Juin 2017 : Artémisia fête ses 10 ans avec une exposition collective

En partenariat avec la Galerie Art Maniak : les femmes s’illustrent

Y seront présentées des planches originales d’albums de bande dessinée de primées ou nominées pour un prix Artémisia ainsi que des soutiens les plus actives, membres ou anciennes membres du jury. Cette exposition collective est organisée pour célébrer les 10 ans d’Artémisia et du prix décerné tous les ans pour saluer et encourager le travail des femmes autrices de bandes dessinées.

Invitation exposition des 10 ans d'Artémisia du 9 au 25 juin 2017
Invitation exposition des 10 ans d’Artémisia du 9 au 25 juin 2017

Informations pratiques

L’exposition aura lieu du 9 au 25 juin à la Galerie Art Maniak, 10 rue de la Grange Batelière – 75009 Paris – Métro Richelieu-Douot

Vernissage le 8 juin sur invitation, merci de vous manifester à l’avance auprès de Mona : mona.fatouhi@wanadoo.fr

Précisions

Il s’agit d’une exposition – vente, les œuvres présentées sont également proposées à la vente

Une grande exposition pour fêter les 10 ans d’Artémisia

A l’occasion de ses 10 ans, Artémisia s’associe à la Galerie Art Maniak

Toujours à la recherche d’occasions pour révéler, montrer, magnifier, l’importance et la richesse de la création des autrices de BD, Artémisia est fière d’annoncer l’organisation d’une grande exposition – vente pour fêter 10 ans de lutte.

Pour l’occasion, Artémisia et la Galerie Art Maniak vont rassembler ensemble des planches originales qui présenteront le talent des autrices soutenues au cours de ces 10 années.

Clément Gombert et Michel Coste
Clément Gombert et Michel Coste

La galerie, spécialisée dans le 9ème art, est établie dans un ancien hôtel particulier du XVIIIème siècle, elle y possède un espace de 180 mètres carrés d’exposition répartis sur trois niveaux avec une mezzanine dans l’espace, le rez-de-chaussée et deux caves voûtées d’époque (sans compter les bureaux et annexes). Cet espace peut permettre l’accrochage des originaux d’un album entier ou d’œuvres de grands formats.

La Galerie Art Maniak se situe 10 rue de la Grange Batelière 75009 Paris. Tel. 01 42 46 94 97, Clément Gombert (galeriste) et Michel Gombert (Art director) président à sa destiné.

www.art-maniak.com

Un exposition pour mieux valoriser le talent des autrices de BD

L’association Artémisia, créee par Chantal Montellier, défend les bédéastes de bande dessinée. Elle a été créée parce que la création BD au féminin nous semble peu connue et reconnue, peu valorisée et éclairée, quelques arbres surexposés cachant la forêt des talents laissés dans l’ombre ou à l’abandon. Parce qu’un regard féminin sur la production BD nous paraît essentiel. Parce que se donner le pouvoir de reconnaître et non pas seulement de produire est un enjeu et un symbole des plus importants pour les femmes qui participent à cette aventure. Parce que la BD destinée à tous et largement diffusée, reste un média dominé par l’imaginaire masculin, qui véhicule des stéréotypes écrasants. Parce que les jurys, notamment pour les présélections (cf. Angoulême), sont généralement composés des seuls représentants du sexe dit fort. Parce qu’il n’y a pas de raison pour que seuls la littérature avec son prix Fémina, et le cinéma avec son festival de Créteil, aient droit à des espaces de légitimation et de reconnaissance au féminin.

C’est pour toutes ces raisons (et quelques déraisons) que nous avons créé un prix qui distingue un album scénarisé et/ou dessiné par une ou plusieurs femmes. Il est décerné chaque année le 9 janvier.

Galerie Art Maniak
Galerie Art Maniak

Film de la soirée de remise des prix Artémisia 2017

Merci à Line Scheibling pour ce film de la soirée du 12 janvier à AgroParisTech (Durée : 4’30)
A voir et revoir !!

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (1/12) : Une mascotte révélatrice d’un sexisme ambient et tenace

Gilles Ciment, membre du jury du prix Artémisia de la bande dessinée féminine, rappelle de façon riche et argumentée le combat essentiel des auteures de bandes dessinée. Combat contre le sexisme ambiant pour s’imposer par leur art et leurs talents dans une profession restée très machiste. Combat pour offrir aux lecteurs des imaginaires, des images, des personnages plus variés où les héros ne se limitent plus à quelques archétypes très réducteurs. Combat pour donner à voir un monde où les femmes ne sont pas cantonnées dans une iconographie appauvrissante quand elle n’est pas simplement avilissante.

Gilles Ciment revient aussi sur les provocations récentes de l’affaire d’Angoulême, révélatrices d’un combat qui reste bien actuel.

Dans les derniers jours de 2016, l’association historique du festival international de la bande dessinée d’Angoulême a diffusé sur les réseaux sociaux son nouveau logo. Les mots « Association FIBD Angoulême » encadrent le « Fauve », mascotte du festival depuis 2007 imaginée par Lewis Trondheim, à laquelle est accolée un avatar, rose cette fois.

© Lewis Trondheim – 9eArt+ – FIBD

Si le Crédit Lyonnais ou Peugeot avaient eu l’idée d’adjoindre une lionne à leur lion, passe encore… Mais le Fauve, lui, était indifférencié : quel besoin de lui concocter une version prétendument « féminine » (car sa couleur rose et sa queue en rond, par opposition à la queue dressée de son compagnon, doivent avoir cet objectif) ? N’est-ce pas l’aveu que, dans l’esprit de ceux qui cherchent à caresser les auteurs dans le sens du poil de la parité, le Fauve était jusqu’ici exclusivement masculin ? Les auteurs (et pas seulement les autrices) ne s’y sont pas trompés, qui ont conspué cette invention grotesque.

Mais comment en est-on arrivé là ? Un petit historique s’impose.

@Gilles Ciment

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (1/12)
« Une mascotte révélatrice d’un sexisme ambient et tenace »
Lire la suite : 2 – Premiers pas féminins

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (2/12) : premiers pas féminins

Pendant des décennies il n’y eut pas de femmes dans la bande dessinée francophone. Puis, en gros, il y en eut une à partir de 1963 : la grande Claire Bretécher. Celle-ci resta d’autant plus symbolique qu’elle dépassa très largement le cadre des amateurs (et amatrices) de bande dessinée, sa série la plus célèbre, Les Frustrés, paraissant à partir de 1973 dans les pages du Nouvel Observateur.

Mais elle fut longtemps isolée, parce qu’il n’y avait pas de volonté éditoriale d’accorder une place aux dessinatrices, du fait des vieilles habitudes machistes, du poids des systèmes de représentation et notamment ceux édictés par l’Église jusqu’en 1968 (certains voudraient y revenir…), bref du sexisme plus ou moins conscient mais omniprésent. Certes, de tout temps il y eut des femmes scénaristes, mais elles exercèrent le plus souvent cachées derrière des pseudonymes asexués, se soumettant ainsi à la manifeste « invisibilisation » des femmes à l’œuvre dans le milieu.

© James

Si une scénariste commença en 1973 une belle carrière sous son nom (Laurence Harlé, créatrice de Jonathan Cartland avec Michel Blanc-Dumont aux pinceaux), la première dessinatrice, hormis Claire Bretécher, à publier régulièrement dans un « journal d’hommes » fut Chantal Montellier, qui se manifesta dès le milieu des années 70 dans la revue Métal Hurlant avec des histoires politico-policières comme Andy Gang (sur les bavures) ou Odile et les Crocodiles (la vengeance d’une femme bafouée).

@ Gilles Ciment

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (2/12)
« Premiers pas féminins »
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Lire la suite : 3 – Les pionnières de Ah ! Nana

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (3/12) : Les pionnières de Ah ! Nana

C’est donc parce qu’il n’y avait visiblement pas d’espace pour l’expression des femmes, que sous la pression insistante de Janic Dionnet et Trina Robbins, une dessinatrice américaine de passage en France, que les Humanoïdes Associés lancèrent en 1976, à côté de Métal Hurlant, le magazine Ah ! Nana. Inspiré du Wimmen’s Comix américain, il était réalisé par des femmes : les Françaises Chantal Montellier, Nicole Claveloux, Florence Cestac, Marie-Noëlle Pichard (fille de Georges), Keleck et Aline Issermann, mais aussi l’Américaine Trina Robbins, l’Italienne Cecila Capuana, la Néerlandaise Liz Bilj et bien d’autres.

© Florence Cestac – Humanoïdes Associés

Teinté de féminisme, il n’était pas non-mixte (on y trouvait un homme invité par numéro, en somme l’inverse de la proportion qui avait cours dans les autres publications) et surtout pas anti-hommes, à une époque où un courant non négligeable du mouvement féministe se revendiquait castrateur. Hélas, frappé d’interdiction de vente aux mineurs et d’affichage en kiosque pour cause de « pornographie » (dont il était pourtant exempt, quand L’Écho des savanes flirtait avec), condamné à l’invisibilité, il ne put plus se vendre et disparut en 1978 après neuf numéros riches en découvertes passionnantes, dont je fus un lecteur assidu. Certaines des créatrices qui y furent révélées devinrent illustratrices ou cinéastes, d’autres restèrent en bande dessinée et creusèrent leur sillon, souvent isolées, et les années suivantes virent bien peu de femmes apparaître aux côtés de Chantal Montellier (que Métal Hurlant continuait à publier après la disparition de la revue sœur), Florence Cestac ou Annie Goetzinger. Les efforts de Nicole Claveloux pour continuer à publier de la bande dessinée pour adultes furent vains et elle dut, comme beaucoup de ses consœurs, retourner à la bande dessinée et l’illustration pour enfants, « pré-carré » assigné aux femmes.

@ Gilles Ciment

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (3/12)
« Les pionnières de Ah ! Nana »
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Lire la suite : 4 – Le XXIe siècle et la féminisation

 

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (4/12) : Le XXIe siècle et la féminisation

© Chantal Montellier

Si d’autres titres, comme la revue (À suivre) publiée par Casterman, publiaient quelques femmes, il fallut attendre le début des années 2000 pour qu’une véritable nouvelle génération voie le jour. On peut identifier quatre moments importants qui marquèrent ce tournant et favorisèrent une féminisation croissante du métier d’auteur de bande dessinée. Le premier fut le Grand Prix de la ville d’Angoulême décerné en 2000 à Florence Cestac, qui reste à ce jour la seule femme ainsi honorée par la manifestation majeure du Neuvième Art.

© Florence Cestac

Le deuxième fut le triomphe inattendu de Persépolis, l’œuvre autobiographique de l’Iranienne Marjane Satrapi, dont les quatre volumes parurent à L’Association entre 2000 et 2003, et qui a ouvert la voie à la Libanaise Zeina Abirached ou l’Indienne Amruta Patil, pour n’en citer que deux. Le troisième facteur fut l’explosion de la lecture de mangas en France, qui entraîna la traduction massive de mangas créés par des femmes pour un public de femmes : shôjo pour les lectrices adolescentes et josei pour les lectrices adultes (on sait combien le marché japonais du manga est segmenté et cloisonné). Le quatrième événement fut, sur le même principe et pour la même motivation que la création de la revue Ah ! Nana vingt-cinq ans plus tôt, le lancement en 2002 de la collection « Traits féminins » aux éditions de L’An 2 dirigées par Thierry Groensteen, qui disait en la créant qu’il espérait bien qu’elle n’aurait bientôt plus de raison d’être (ce qui fut le cas, et elle a donc disparu). Le temps de son existence, cette collection a publié de nombreuses œuvres de premier plan signées Anne Herbauts, Jeanne Puchol, Johanna, Sandrine Martin…

Parce que les autrices étaient devenues beaucoup plus nombreuses, avaient enfin des espaces de création, étaient entrées dans toutes les maisons d’édition, les petites d’abord, bientôt imitées par les grandes, faisaient des triomphes dans la blogosphère, il y eut des initiatives pour mettre en lumière cette évolution, pour l’accélérer, comme la littérature universitaire ou journalistique sur la création au féminin ou sur la représentation des femmes dans la bande dessinée.

@ Gilles Ciment

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (4/12)
« Le XXIe siècle et la féminisation »
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Lire la suite : 5 – Une première initiative structurante : Artémisia

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (5/12) : Une première initiative structurante, Artémisia

Mais avant tout, ce fut la fondation par Chantal Montellier et Jeanne Puchol de l’association Artémisia[1] et son prix motivé – comme naguère le Prix Femina – par le fait que les prix de bande dessinée ne couronnaient que des hommes, et en ce sens excluaient les femmes des avantages matériels et honorifiques de ce type de trophées. Artémisia se bat pour promouvoir la place des femmes dans la bande dessinée et par conséquent contre le sexisme et le machisme qui sévissent dans la bande dessinée de 7 à 77 ans, pour que soit mieux éclairées, mieux considérées, mieux valorisées les œuvres des femmes. L’anaphore de son manifeste fondateur est clair :

« Parce que la création BD au féminin nous semble peu connue et reconnue, peu valorisée et éclairée, quelques arbres surexposés cachant la forêt des talents laissés dans l’ombre ou à l’abandon.

Parce qu’un regard féminin sur la production BD nous paraît essentiel.

Parce que se donner le pouvoir de reconnaître et non pas seulement de produire est un enjeu et un symbole des plus importants pour les femmes qui participent à cette aventure.

Parce que la BD destinée à tous et largement diffusée, reste un média dominé par l’imaginaire masculin, qui véhicule des stéréotypes écrasants.

Parce que les jurys, notamment pour les présélections (voir Angoulême), sont généralement composés des seuls représentants du sexe dit fort.

Parce qu’il n’y a pas de raison pour que seuls la littérature avec son prix Femina, et le cinéma avec son festival de Créteil, aient droit à des espaces de légitimation et de reconnaissance au féminin.

C’est pour toutes ces raisons (et quelques déraisons) que nous avons créé un prix qui distinguera un album scénarisé et/ou dessiné par une ou plusieurs femmes. Il sera décerné chaque année le 9 janvier, date anniversaire de la naissance de Simone de Beauvoir, et remis quelques jours plus tard. »

© Chantal Montellier – Artémisia

Mais d’où vient le nom d’Artémisia ? Le destin d’Artemisia Gentileschi, la grande peintresse (on disait ainsi, à l’époque) italienne du XVIIe siècle, symbolise la femme artiste plasticienne dans nos sociétés patriarcales, par-delà les temps et les régimes. Il a semblé utile aux fondatrices de rattacher ce prix qui honore la bande dessinée féminine, à l’histoire plus large, plus riche et plus explorée de la création graphique au féminin, pour ne pas risquer de s’enfermer elles-mêmes dans leurs propres phylactères. Depuis le premier décerné en 2008, le Prix Artémisia, qui a acquis estime et notoriété, a été attribué successivement à Johanna, Lisa Mandel & Tanxxx, Laureline Mattiussi, Ulli Lust, Claire Braud, Jeanne Puchol, Catel, Barbara Yelin, Sandrine Revel et Céline Wagner.

@ Gilles Ciment

[1]. http://www.assoartemisia.fr.

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (5/12)
« Une première initiative structurante : Artémisia »
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Lire la suite : 6 – Une seconde initiative militante : le Collectif et sa Charte

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (6/12) : Une seconde initiative militante, le Collectif et sa Charte

Vers 1985, on comptait, en France, environ une dessinatrice de bande dessinée pour vingt-cinq dessinateurs. La proportion d’autrices a triplé en trente ans, pour atteindre environ 12 % de la profession en 2014 (nous verrons plus loin qu’il faut revoir ce chiffre à la hausse). La présence des femmes reste comparativement très faible, par rapport à la position majoritaire qu’elles occupent dans la littérature de jeunesse (environ deux tiers des auteurs), et même par rapport à la littérature générale, où elles représentent depuis longtemps déjà un quart des gens de lettres. L’éditeur et historien Thierry Groensteen, qui a beaucoup enseigné, remarque pour sa part[1] que les filles sont désormais majoritaires dans les écoles spécialisées, et fait donc le pari que la bande dessinée va continuer d’attirer à elles un nombre croissant de jeunes femmes. Et c’est tant mieux.

© Julie Maroh

Mais les choses avancent encore trop lentement. C’est pourquoi un très grand nombre d’autrices ont constitué un Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme et ont publié, en 2015, une « charte » du même nom, signée par plus de 200 d’entre elles, c’est-à-dire à peu près toutes les autrices de France et de Navarre, pour enfin passer à la phase suivante, à savoir lutter contre le sexisme ordinaire qui règne dans le milieu. L’histoire de leur rassemblement a commencé en décembre 2013, lorsque Lisa Mandel contactait trente autrices de bande dessinée pour recueillir toutes les questions qui leur ont été posées « sur le fait d’être une femme dans la bd », et ce dans le but de préparer l’événement parodique « Les hommes et la bd » (depuis culte !) pour le Festival d’Angoulême 2014. L’abondance de réponses et d’anecdotes à caractère sexiste démontrait l’ampleur du malaise. Et la goutte qui fit déborder le vase, c’est quand, au printemps 2015, Julie Maroh fut contactée par le Centre Belge de la Bande Dessinée pour participer à une exposition collective intitulée « La BD des filles ». La personne chargée du projet en résuma l’esprit en ces termes : « L’expo “BD des filles” est une expo qui fera le tour de la BD destinée aux filles de 7 à 77 ans. Ça ira de la BD pour fillettes au roman graphique en passant par les bloggeuses, les BD pour ados, les BD féministes, les BD romantiques pour dames solitaires, les BD pour accros au shopping, j’en passe et des meilleures. » Julie Maroh alerta par courriel 70 autrices de bande dessinée. La consternation fut immédiate et unanime. Le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme se créa alors, dépassant la barre des cent signataires en quelques jours. Puis ce fut la rédaction commune d’une charte et la création d’un site internet pour la diffuser[2].

Comme je l’ai dit, les femmes représentent toujours une petite minorité parmi les auteurs de bande dessinée, et par ailleurs l’écrasante majorité de la production courante véhicule des stéréotypes « masculins », voire carrément machistes, phallocrates et même misogynes (comme dans le jeu vidéo, le rap et quelques autres secteurs très fortement « masculins »). Il est donc assez naturel que des journalistes, souvent en retard sur un secteur qu’ils connaissent mal, demandent encore « Qu’est-ce que ça vous fait d’être une femme dans la bande dessinée ? » (sous-entendu : cette production pleine de bombasses dessinées par des mecs), comme ils demandent encore aux hommes qui ont pour profession « sage-femme » ce que ça leur fait d’être un homme dans un milieu professionnel historiquement et encore quasi exclusivement féminin.

Cela s’explique donc, mais c’est devenu insupportable pour les 228 signataires de la Charte, qui réclament notamment qu’on en finisse avec le pseudo-genre de « bande dessinée féminine », la notion de « sensibilité féminine » et l’appellation « girly ». Elles attendent surtout des professionnels de la filière qu’ils prennent la pleine mesure de leur responsabilité morale dans la diffusion de supports narratifs à caractère sexiste et en général discriminatoire. Leur texte révélant quelques contradictions ou ambiguïtés, il fut l’objet de discussions houleuses sur Internet, entre gens globalement d’accord, ce qui est toujours amusant[2]. Et puis vint l’affaire d’Angoulême.

@ Gilles Ciment

[1]. Dans l’article « La création au féminin » du Dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée sur le site de la revue Neuvième Art : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article727.

[2]. https://bdegalite.org

[3]. Lire notamment le billet de Thierry Groensteen, « Dessinatrices, encore un effort pour lutter contre le sexisme », sur le blog de Neuvième art (http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article995) et le passionnant forum des commentaires, où sont intervenues Natacha Sicaud, Tanxxx, Jeanne Puchol, Isabelle Bauthian, Johanna Schipper, Flore Balthazar, Chantal Montellier, Elsa Caboche, Anne Grand d’Esnon, Magali Cazaud et… Jean-Paul Jennequin.

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (6/12)
« Une seconde initiative militante : le Collectif et sa Charte »
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Lire la suite : 7 – Angoulême, acte 1 : de la parité dans la sélection et son comité

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (7/12) : Angoulême, acte 1, de la parité dans la sélection et son comité

Le 15 décembre 2015, les organisateurs du Festival d’Angoulême présentaient le programme de l’édition 2016 et dévoilaient la sélection officielle des ouvrages en compétition pour les Fauves 2016. Tous les ans, mais sans doute chaque année davantage que la précédente, cette sélection fait débat, déclenche des controverses, voire des polémiques. Cette sélection réunit 62 titres en tout, qui se répartissent en plusieurs catégories, certaines s’incluant, d’autres séparées, les unes jugées par le Grand Jury, d’autres par différents jurys – le tout étant présenté dans le dossier de presse du festival en un tableau qui laisse perplexe. Le Grand Jury sera présidé en 2016 par Antonin Baudry (le scénariste de Quai d’Orsay sous le pseudonyme d’Abel Lanzac), entouré de Laurent Binet, écrivain, Nicole Brenez, professeur de langage des images, Philippe Collin, journaliste, Véronique Giuge, libraire, Hamé, musicien et réalisateur, et l’Américain Matt Madden, seul auteur de bande dessinée de cet aréopage ! Dans les grands festivals compétitifs, à Cannes par exemple, les critiques portent généralement sur le palmarès. À Angoulême, c’est plutôt la sélection officielle qui fait débat au sein de la profession et sur les réseaux sociaux. Les reproches qui lui sont faits sont de diverses natures, dans des débats où la subjectivité le dispute parfois à la mauvaise foi, mais où beaucoup de reproches reposent aussi sur des réalités incontestables : l’élitisme, l’oubli de titres essentiels ou au contraire un côté « catalogue d’incontournables », un prix du public détourné par son imposant sponsor…

Un autre reproche, curieusement moins formulé, aura pourtant un bel avenir dans les semaines suivantes : le sexisme. En effet, sur les 82 auteurs figurant en couverture des 62 albums de la sélection officielle 2016, ne figurent que 16 femmes (Zeina Abirached, Mai-Li Bernard, Marine Blandin, Caroline Delabie, Marion Duclos, Edith, Marion Festraëts, Anneli Furmark, Nicole J. Georges, Marion Montaigne, Delphine Panique, Teresa Radice, Fiona Staples, Noelle Stevenson, Gwendolyn Willow, Isabelle Merlet). C’est peu dans l’absolu, toutefois on peut estimer que cette proportion de 20% est proche de la part des femmes parmi les auteurs de bande dessinée.

Mais le reproche qui fut adressé au festival par le décidément très actif Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme porta plutôt sur le manque flagrant de parité dans la composition des instances de décision que sont le Comité de sélection et le Grand Jury. Après avoir constaté que « de plus en plus de femmes publient de la bande dessinée, mais encore davantage de femmes font de la bande dessinée leur métier et/ou leur passion : éditrices, libraires, universitaires, bibliothécaires, journalistes, enseignantes, critiques, chargées à la culture, attachées de presse, lectrices ! », le Collectif déplorait que, malgré « la présence d’autant d’hommes et de femmes circulant sous les chapiteaux du FIBD il n’en est rien pour les jurys de sélection (…). Sur les douze dernières années, le jury qui remet les prix n’est constitué en moyenne que de 23,8% de femmes, proportion qui tombe à seulement 14% dans le comité de sélection ! »[1] Devant cet enjeu important, le Collectif demandait aux organisateurs du Festival d’Angoulême d’appliquer la parité dès l’année prochaine, et proclamait : « Il n’y a aucune raison de ne pas le faire. Qui a peur de la parité ? »

© Xavier Gorce – Le Monde

À l’heure où les festivals comme les organismes publics, dans leurs commissions et jurys, appliquent désormais une parité d’ailleurs exigée par les textes, le Festival d’Angoulême s’honorerait à ne pas rester l’un des derniers bastions d’un sexisme d’arrière-garde. Pourtant, le rapport du Collectif a beau être éloquent, il ne reçoit aucune réponse de la part du prestataire chargé de l’organisation de la manifestation. Silence radio. On aurait pu penser qu’être interpelé ainsi par un Collectif regroupant la quasi-totalité des créatrices de bande dessinée de l’aire francophone européenne, aurait tout de même éveillé l’attention des organisateurs de la principale manifestation française du secteur, surtout quand on sait que la deuxième personnalité de l’équipe du festival n’est autre que la présidente des Chiennes de garde, cette association féministe très combative : Marie-Noëlle Bas, véritable bras droit du délégué général Franck Bondoux, est alors notamment en charge de la programmation du festival !

@ Gilles Ciment

[1]. Il s’agit là d’une moyenne sur les douze dernières années, mais on pouvait noter un très léger progrès pour 2016, puisque les femmes représentaient 28% du Grand Jury (deux pour cinq hommes) et 28% du comité de sélection (deux pour cinq hommes également : Juliette Salin de Fleurus Presse et Ezilda Tribot, cadre du festival).

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (7/12)
« Angoulême, acte 1 : de la parité dans la sélection et son comité »
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