Une grande exposition pour fêter les 10 ans d’Artémisia

A l’occasion de ses 10 ans, Artémisia s’associe à la Galerie Art Maniak

Toujours à la recherche d’occasions pour révéler, montrer, magnifier, l’importance et la richesse de la création des autrices de BD, Artémisia est fière d’annoncer l’organisation d’une grande exposition – vente pour fêter 10 ans de lutte.

Pour l’occasion, Artémisia et la Galerie Art Maniak vont rassembler ensemble des planches originales qui présenteront le talent des autrices soutenues au cours de ces 10 années.

Clément Gombert et Michel Coste
Clément Gombert et Michel Coste

La galerie, spécialisée dans le 9ème art, est établie dans un ancien hôtel particulier du XVIIIème siècle, elle y possède un espace de 180 mètres carrés d’exposition répartis sur trois niveaux avec une mezzanine dans l’espace, le rez-de-chaussée et deux caves voûtées d’époque (sans compter les bureaux et annexes). Cet espace peut permettre l’accrochage des originaux d’un album entier ou d’œuvres de grands formats.

La Galerie Art Maniak se situe 10 rue de la Grange Batelière 75009 Paris. Tel. 01 42 46 94 97, Clément Gombert (galeriste) et Michel Gombert (Art director) président à sa destiné.

www.art-maniak.com

Un exposition pour mieux valoriser le talent des autrices de BD

L’association Artémisia, créee par Chantal Montellier, défend les bédéastes de bande dessinée. Elle a été créée parce que la création BD au féminin nous semble peu connue et reconnue, peu valorisée et éclairée, quelques arbres surexposés cachant la forêt des talents laissés dans l’ombre ou à l’abandon. Parce qu’un regard féminin sur la production BD nous paraît essentiel. Parce que se donner le pouvoir de reconnaître et non pas seulement de produire est un enjeu et un symbole des plus importants pour les femmes qui participent à cette aventure. Parce que la BD destinée à tous et largement diffusée, reste un média dominé par l’imaginaire masculin, qui véhicule des stéréotypes écrasants. Parce que les jurys, notamment pour les présélections (cf. Angoulême), sont généralement composés des seuls représentants du sexe dit fort. Parce qu’il n’y a pas de raison pour que seuls la littérature avec son prix Fémina, et le cinéma avec son festival de Créteil, aient droit à des espaces de légitimation et de reconnaissance au féminin.

C’est pour toutes ces raisons (et quelques déraisons) que nous avons créé un prix qui distingue un album scénarisé et/ou dessiné par une ou plusieurs femmes. Il est décerné chaque année le 9 janvier.

Galerie Art Maniak
Galerie Art Maniak

Film de la soirée de remise des prix Artémisia 2017

Merci à Line Scheibling pour ce film de la soirée du 12 janvier à AgroParisTech (Durée : 4’30)
A voir et revoir !!

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (1/12) : Une mascotte révélatrice d’un sexisme ambient et tenace

Gilles Ciment, membre du jury du prix Artémisia de la bande dessinée féminine, rappelle de façon riche et argumentée le combat essentiel des auteures de bandes dessinée. Combat contre le sexisme ambiant pour s’imposer par leur art et leurs talents dans une profession restée très machiste. Combat pour offrir aux lecteurs des imaginaires, des images, des personnages plus variés où les héros ne se limitent plus à quelques archétypes très réducteurs. Combat pour donner à voir un monde où les femmes ne sont pas cantonnées dans une iconographie appauvrissante quand elle n’est pas simplement avilissante.

Gilles Ciment revient aussi sur les provocations récentes de l’affaire d’Angoulême, révélatrices d’un combat qui reste bien actuel.

Dans les derniers jours de 2016, l’association historique du festival international de la bande dessinée d’Angoulême a diffusé sur les réseaux sociaux son nouveau logo. Les mots « Association FIBD Angoulême » encadrent le « Fauve », mascotte du festival depuis 2007 imaginée par Lewis Trondheim, à laquelle est accolée un avatar, rose cette fois.

© Lewis Trondheim – 9eArt+ – FIBD

Si le Crédit Lyonnais ou Peugeot avaient eu l’idée d’adjoindre une lionne à leur lion, passe encore… Mais le Fauve, lui, était indifférencié : quel besoin de lui concocter une version prétendument « féminine » (car sa couleur rose et sa queue en rond, par opposition à la queue dressée de son compagnon, doivent avoir cet objectif) ? N’est-ce pas l’aveu que, dans l’esprit de ceux qui cherchent à caresser les auteurs dans le sens du poil de la parité, le Fauve était jusqu’ici exclusivement masculin ? Les auteurs (et pas seulement les autrices) ne s’y sont pas trompés, qui ont conspué cette invention grotesque.

Mais comment en est-on arrivé là ? Un petit historique s’impose.

@Gilles Ciment

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (1/12)
« Une mascotte révélatrice d’un sexisme ambient et tenace »
Lire la suite : 2 – Premiers pas féminins

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (2/12) : premiers pas féminins

Pendant des décennies il n’y eut pas de femmes dans la bande dessinée francophone. Puis, en gros, il y en eut une à partir de 1963 : la grande Claire Bretécher. Celle-ci resta d’autant plus symbolique qu’elle dépassa très largement le cadre des amateurs (et amatrices) de bande dessinée, sa série la plus célèbre, Les Frustrés, paraissant à partir de 1973 dans les pages du Nouvel Observateur.

Mais elle fut longtemps isolée, parce qu’il n’y avait pas de volonté éditoriale d’accorder une place aux dessinatrices, du fait des vieilles habitudes machistes, du poids des systèmes de représentation et notamment ceux édictés par l’Église jusqu’en 1968 (certains voudraient y revenir…), bref du sexisme plus ou moins conscient mais omniprésent. Certes, de tout temps il y eut des femmes scénaristes, mais elles exercèrent le plus souvent cachées derrière des pseudonymes asexués, se soumettant ainsi à la manifeste « invisibilisation » des femmes à l’œuvre dans le milieu.

© James

Si une scénariste commença en 1973 une belle carrière sous son nom (Laurence Harlé, créatrice de Jonathan Cartland avec Michel Blanc-Dumont aux pinceaux), la première dessinatrice, hormis Claire Bretécher, à publier régulièrement dans un « journal d’hommes » fut Chantal Montellier, qui se manifesta dès le milieu des années 70 dans la revue Métal Hurlant avec des histoires politico-policières comme Andy Gang (sur les bavures) ou Odile et les Crocodiles (la vengeance d’une femme bafouée).

@ Gilles Ciment

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (2/12)
« Premiers pas féminins »
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Lire la suite : 3 – Les pionnières de Ah ! Nana

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (3/12) : Les pionnières de Ah ! Nana

C’est donc parce qu’il n’y avait visiblement pas d’espace pour l’expression des femmes, que sous la pression insistante de Janic Dionnet et Trina Robbins, une dessinatrice américaine de passage en France, que les Humanoïdes Associés lancèrent en 1976, à côté de Métal Hurlant, le magazine Ah ! Nana. Inspiré du Wimmen’s Comix américain, il était réalisé par des femmes : les Françaises Chantal Montellier, Nicole Claveloux, Florence Cestac, Marie-Noëlle Pichard (fille de Georges), Keleck et Aline Issermann, mais aussi l’Américaine Trina Robbins, l’Italienne Cecila Capuana, la Néerlandaise Liz Bilj et bien d’autres.

© Florence Cestac – Humanoïdes Associés

Teinté de féminisme, il n’était pas non-mixte (on y trouvait un homme invité par numéro, en somme l’inverse de la proportion qui avait cours dans les autres publications) et surtout pas anti-hommes, à une époque où un courant non négligeable du mouvement féministe se revendiquait castrateur. Hélas, frappé d’interdiction de vente aux mineurs et d’affichage en kiosque pour cause de « pornographie » (dont il était pourtant exempt, quand L’Écho des savanes flirtait avec), condamné à l’invisibilité, il ne put plus se vendre et disparut en 1978 après neuf numéros riches en découvertes passionnantes, dont je fus un lecteur assidu. Certaines des créatrices qui y furent révélées devinrent illustratrices ou cinéastes, d’autres restèrent en bande dessinée et creusèrent leur sillon, souvent isolées, et les années suivantes virent bien peu de femmes apparaître aux côtés de Chantal Montellier (que Métal Hurlant continuait à publier après la disparition de la revue sœur), Florence Cestac ou Annie Goetzinger. Les efforts de Nicole Claveloux pour continuer à publier de la bande dessinée pour adultes furent vains et elle dut, comme beaucoup de ses consœurs, retourner à la bande dessinée et l’illustration pour enfants, « pré-carré » assigné aux femmes.

@ Gilles Ciment

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (3/12)
« Les pionnières de Ah ! Nana »
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Lire la suite : 4 – Le XXIe siècle et la féminisation

 

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (4/12) : Le XXIe siècle et la féminisation

© Chantal Montellier

Si d’autres titres, comme la revue (À suivre) publiée par Casterman, publiaient quelques femmes, il fallut attendre le début des années 2000 pour qu’une véritable nouvelle génération voie le jour. On peut identifier quatre moments importants qui marquèrent ce tournant et favorisèrent une féminisation croissante du métier d’auteur de bande dessinée. Le premier fut le Grand Prix de la ville d’Angoulême décerné en 2000 à Florence Cestac, qui reste à ce jour la seule femme ainsi honorée par la manifestation majeure du Neuvième Art.

© Florence Cestac

Le deuxième fut le triomphe inattendu de Persépolis, l’œuvre autobiographique de l’Iranienne Marjane Satrapi, dont les quatre volumes parurent à L’Association entre 2000 et 2003, et qui a ouvert la voie à la Libanaise Zeina Abirached ou l’Indienne Amruta Patil, pour n’en citer que deux. Le troisième facteur fut l’explosion de la lecture de mangas en France, qui entraîna la traduction massive de mangas créés par des femmes pour un public de femmes : shôjo pour les lectrices adolescentes et josei pour les lectrices adultes (on sait combien le marché japonais du manga est segmenté et cloisonné). Le quatrième événement fut, sur le même principe et pour la même motivation que la création de la revue Ah ! Nana vingt-cinq ans plus tôt, le lancement en 2002 de la collection « Traits féminins » aux éditions de L’An 2 dirigées par Thierry Groensteen, qui disait en la créant qu’il espérait bien qu’elle n’aurait bientôt plus de raison d’être (ce qui fut le cas, et elle a donc disparu). Le temps de son existence, cette collection a publié de nombreuses œuvres de premier plan signées Anne Herbauts, Jeanne Puchol, Johanna, Sandrine Martin…

Parce que les autrices étaient devenues beaucoup plus nombreuses, avaient enfin des espaces de création, étaient entrées dans toutes les maisons d’édition, les petites d’abord, bientôt imitées par les grandes, faisaient des triomphes dans la blogosphère, il y eut des initiatives pour mettre en lumière cette évolution, pour l’accélérer, comme la littérature universitaire ou journalistique sur la création au féminin ou sur la représentation des femmes dans la bande dessinée.

@ Gilles Ciment

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (4/12)
« Le XXIe siècle et la féminisation »
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Lire la suite : 5 – Une première initiative structurante : Artémisia

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (5/12) : Une première initiative structurante, Artémisia

Mais avant tout, ce fut la fondation par Chantal Montellier et Jeanne Puchol de l’association Artémisia[1] et son prix motivé – comme naguère le Prix Femina – par le fait que les prix de bande dessinée ne couronnaient que des hommes, et en ce sens excluaient les femmes des avantages matériels et honorifiques de ce type de trophées. Artémisia se bat pour promouvoir la place des femmes dans la bande dessinée et par conséquent contre le sexisme et le machisme qui sévissent dans la bande dessinée de 7 à 77 ans, pour que soit mieux éclairées, mieux considérées, mieux valorisées les œuvres des femmes. L’anaphore de son manifeste fondateur est clair :

« Parce que la création BD au féminin nous semble peu connue et reconnue, peu valorisée et éclairée, quelques arbres surexposés cachant la forêt des talents laissés dans l’ombre ou à l’abandon.

Parce qu’un regard féminin sur la production BD nous paraît essentiel.

Parce que se donner le pouvoir de reconnaître et non pas seulement de produire est un enjeu et un symbole des plus importants pour les femmes qui participent à cette aventure.

Parce que la BD destinée à tous et largement diffusée, reste un média dominé par l’imaginaire masculin, qui véhicule des stéréotypes écrasants.

Parce que les jurys, notamment pour les présélections (voir Angoulême), sont généralement composés des seuls représentants du sexe dit fort.

Parce qu’il n’y a pas de raison pour que seuls la littérature avec son prix Femina, et le cinéma avec son festival de Créteil, aient droit à des espaces de légitimation et de reconnaissance au féminin.

C’est pour toutes ces raisons (et quelques déraisons) que nous avons créé un prix qui distinguera un album scénarisé et/ou dessiné par une ou plusieurs femmes. Il sera décerné chaque année le 9 janvier, date anniversaire de la naissance de Simone de Beauvoir, et remis quelques jours plus tard. »

© Chantal Montellier – Artémisia

Mais d’où vient le nom d’Artémisia ? Le destin d’Artemisia Gentileschi, la grande peintresse (on disait ainsi, à l’époque) italienne du XVIIe siècle, symbolise la femme artiste plasticienne dans nos sociétés patriarcales, par-delà les temps et les régimes. Il a semblé utile aux fondatrices de rattacher ce prix qui honore la bande dessinée féminine, à l’histoire plus large, plus riche et plus explorée de la création graphique au féminin, pour ne pas risquer de s’enfermer elles-mêmes dans leurs propres phylactères. Depuis le premier décerné en 2008, le Prix Artémisia, qui a acquis estime et notoriété, a été attribué successivement à Johanna, Lisa Mandel & Tanxxx, Laureline Mattiussi, Ulli Lust, Claire Braud, Jeanne Puchol, Catel, Barbara Yelin, Sandrine Revel et Céline Wagner.

@ Gilles Ciment

[1]. http://www.assoartemisia.fr.

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (5/12)
« Une première initiative structurante : Artémisia »
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Lire la suite : 6 – Une seconde initiative militante : le Collectif et sa Charte

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (6/12) : Une seconde initiative militante, le Collectif et sa Charte

Vers 1985, on comptait, en France, environ une dessinatrice de bande dessinée pour vingt-cinq dessinateurs. La proportion d’autrices a triplé en trente ans, pour atteindre environ 12 % de la profession en 2014 (nous verrons plus loin qu’il faut revoir ce chiffre à la hausse). La présence des femmes reste comparativement très faible, par rapport à la position majoritaire qu’elles occupent dans la littérature de jeunesse (environ deux tiers des auteurs), et même par rapport à la littérature générale, où elles représentent depuis longtemps déjà un quart des gens de lettres. L’éditeur et historien Thierry Groensteen, qui a beaucoup enseigné, remarque pour sa part[1] que les filles sont désormais majoritaires dans les écoles spécialisées, et fait donc le pari que la bande dessinée va continuer d’attirer à elles un nombre croissant de jeunes femmes. Et c’est tant mieux.

© Julie Maroh

Mais les choses avancent encore trop lentement. C’est pourquoi un très grand nombre d’autrices ont constitué un Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme et ont publié, en 2015, une « charte » du même nom, signée par plus de 200 d’entre elles, c’est-à-dire à peu près toutes les autrices de France et de Navarre, pour enfin passer à la phase suivante, à savoir lutter contre le sexisme ordinaire qui règne dans le milieu. L’histoire de leur rassemblement a commencé en décembre 2013, lorsque Lisa Mandel contactait trente autrices de bande dessinée pour recueillir toutes les questions qui leur ont été posées « sur le fait d’être une femme dans la bd », et ce dans le but de préparer l’événement parodique « Les hommes et la bd » (depuis culte !) pour le Festival d’Angoulême 2014. L’abondance de réponses et d’anecdotes à caractère sexiste démontrait l’ampleur du malaise. Et la goutte qui fit déborder le vase, c’est quand, au printemps 2015, Julie Maroh fut contactée par le Centre Belge de la Bande Dessinée pour participer à une exposition collective intitulée « La BD des filles ». La personne chargée du projet en résuma l’esprit en ces termes : « L’expo “BD des filles” est une expo qui fera le tour de la BD destinée aux filles de 7 à 77 ans. Ça ira de la BD pour fillettes au roman graphique en passant par les bloggeuses, les BD pour ados, les BD féministes, les BD romantiques pour dames solitaires, les BD pour accros au shopping, j’en passe et des meilleures. » Julie Maroh alerta par courriel 70 autrices de bande dessinée. La consternation fut immédiate et unanime. Le Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme se créa alors, dépassant la barre des cent signataires en quelques jours. Puis ce fut la rédaction commune d’une charte et la création d’un site internet pour la diffuser[2].

Comme je l’ai dit, les femmes représentent toujours une petite minorité parmi les auteurs de bande dessinée, et par ailleurs l’écrasante majorité de la production courante véhicule des stéréotypes « masculins », voire carrément machistes, phallocrates et même misogynes (comme dans le jeu vidéo, le rap et quelques autres secteurs très fortement « masculins »). Il est donc assez naturel que des journalistes, souvent en retard sur un secteur qu’ils connaissent mal, demandent encore « Qu’est-ce que ça vous fait d’être une femme dans la bande dessinée ? » (sous-entendu : cette production pleine de bombasses dessinées par des mecs), comme ils demandent encore aux hommes qui ont pour profession « sage-femme » ce que ça leur fait d’être un homme dans un milieu professionnel historiquement et encore quasi exclusivement féminin.

Cela s’explique donc, mais c’est devenu insupportable pour les 228 signataires de la Charte, qui réclament notamment qu’on en finisse avec le pseudo-genre de « bande dessinée féminine », la notion de « sensibilité féminine » et l’appellation « girly ». Elles attendent surtout des professionnels de la filière qu’ils prennent la pleine mesure de leur responsabilité morale dans la diffusion de supports narratifs à caractère sexiste et en général discriminatoire. Leur texte révélant quelques contradictions ou ambiguïtés, il fut l’objet de discussions houleuses sur Internet, entre gens globalement d’accord, ce qui est toujours amusant[2]. Et puis vint l’affaire d’Angoulême.

@ Gilles Ciment

[1]. Dans l’article « La création au féminin » du Dictionnaire esthétique et thématique de la bande dessinée sur le site de la revue Neuvième Art : http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article727.

[2]. https://bdegalite.org

[3]. Lire notamment le billet de Thierry Groensteen, « Dessinatrices, encore un effort pour lutter contre le sexisme », sur le blog de Neuvième art (http://neuviemeart.citebd.org/spip.php?article995) et le passionnant forum des commentaires, où sont intervenues Natacha Sicaud, Tanxxx, Jeanne Puchol, Isabelle Bauthian, Johanna Schipper, Flore Balthazar, Chantal Montellier, Elsa Caboche, Anne Grand d’Esnon, Magali Cazaud et… Jean-Paul Jennequin.

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (6/12)
« Une seconde initiative militante : le Collectif et sa Charte »
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Lire la suite : 7 – Angoulême, acte 1 : de la parité dans la sélection et son comité

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (7/12) : Angoulême, acte 1, de la parité dans la sélection et son comité

Le 15 décembre 2015, les organisateurs du Festival d’Angoulême présentaient le programme de l’édition 2016 et dévoilaient la sélection officielle des ouvrages en compétition pour les Fauves 2016. Tous les ans, mais sans doute chaque année davantage que la précédente, cette sélection fait débat, déclenche des controverses, voire des polémiques. Cette sélection réunit 62 titres en tout, qui se répartissent en plusieurs catégories, certaines s’incluant, d’autres séparées, les unes jugées par le Grand Jury, d’autres par différents jurys – le tout étant présenté dans le dossier de presse du festival en un tableau qui laisse perplexe. Le Grand Jury sera présidé en 2016 par Antonin Baudry (le scénariste de Quai d’Orsay sous le pseudonyme d’Abel Lanzac), entouré de Laurent Binet, écrivain, Nicole Brenez, professeur de langage des images, Philippe Collin, journaliste, Véronique Giuge, libraire, Hamé, musicien et réalisateur, et l’Américain Matt Madden, seul auteur de bande dessinée de cet aréopage ! Dans les grands festivals compétitifs, à Cannes par exemple, les critiques portent généralement sur le palmarès. À Angoulême, c’est plutôt la sélection officielle qui fait débat au sein de la profession et sur les réseaux sociaux. Les reproches qui lui sont faits sont de diverses natures, dans des débats où la subjectivité le dispute parfois à la mauvaise foi, mais où beaucoup de reproches reposent aussi sur des réalités incontestables : l’élitisme, l’oubli de titres essentiels ou au contraire un côté « catalogue d’incontournables », un prix du public détourné par son imposant sponsor…

Un autre reproche, curieusement moins formulé, aura pourtant un bel avenir dans les semaines suivantes : le sexisme. En effet, sur les 82 auteurs figurant en couverture des 62 albums de la sélection officielle 2016, ne figurent que 16 femmes (Zeina Abirached, Mai-Li Bernard, Marine Blandin, Caroline Delabie, Marion Duclos, Edith, Marion Festraëts, Anneli Furmark, Nicole J. Georges, Marion Montaigne, Delphine Panique, Teresa Radice, Fiona Staples, Noelle Stevenson, Gwendolyn Willow, Isabelle Merlet). C’est peu dans l’absolu, toutefois on peut estimer que cette proportion de 20% est proche de la part des femmes parmi les auteurs de bande dessinée.

Mais le reproche qui fut adressé au festival par le décidément très actif Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme porta plutôt sur le manque flagrant de parité dans la composition des instances de décision que sont le Comité de sélection et le Grand Jury. Après avoir constaté que « de plus en plus de femmes publient de la bande dessinée, mais encore davantage de femmes font de la bande dessinée leur métier et/ou leur passion : éditrices, libraires, universitaires, bibliothécaires, journalistes, enseignantes, critiques, chargées à la culture, attachées de presse, lectrices ! », le Collectif déplorait que, malgré « la présence d’autant d’hommes et de femmes circulant sous les chapiteaux du FIBD il n’en est rien pour les jurys de sélection (…). Sur les douze dernières années, le jury qui remet les prix n’est constitué en moyenne que de 23,8% de femmes, proportion qui tombe à seulement 14% dans le comité de sélection ! »[1] Devant cet enjeu important, le Collectif demandait aux organisateurs du Festival d’Angoulême d’appliquer la parité dès l’année prochaine, et proclamait : « Il n’y a aucune raison de ne pas le faire. Qui a peur de la parité ? »

© Xavier Gorce – Le Monde

À l’heure où les festivals comme les organismes publics, dans leurs commissions et jurys, appliquent désormais une parité d’ailleurs exigée par les textes, le Festival d’Angoulême s’honorerait à ne pas rester l’un des derniers bastions d’un sexisme d’arrière-garde. Pourtant, le rapport du Collectif a beau être éloquent, il ne reçoit aucune réponse de la part du prestataire chargé de l’organisation de la manifestation. Silence radio. On aurait pu penser qu’être interpelé ainsi par un Collectif regroupant la quasi-totalité des créatrices de bande dessinée de l’aire francophone européenne, aurait tout de même éveillé l’attention des organisateurs de la principale manifestation française du secteur, surtout quand on sait que la deuxième personnalité de l’équipe du festival n’est autre que la présidente des Chiennes de garde, cette association féministe très combative : Marie-Noëlle Bas, véritable bras droit du délégué général Franck Bondoux, est alors notamment en charge de la programmation du festival !

@ Gilles Ciment

[1]. Il s’agit là d’une moyenne sur les douze dernières années, mais on pouvait noter un très léger progrès pour 2016, puisque les femmes représentaient 28% du Grand Jury (deux pour cinq hommes) et 28% du comité de sélection (deux pour cinq hommes également : Juliette Salin de Fleurus Presse et Ezilda Tribot, cadre du festival).

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (7/12)
« Angoulême, acte 1 : de la parité dans la sélection et son comité »
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Lire la suite : 8 – Angoulême, acte 2 : les « nhomminations » pour le Grand Prix

Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (8/12) : Angoulême, acte 2, les « nhomminations » pour le Grand Prix

Pour toute réponse, les organisateurs du Festival d’Angoulême n’ont rien trouvé de mieux que d’annoncer, le 5 janvier 2016, la liste des nominations pour le prestigieux Grand Prix de la Ville d’Angoulême, qui couronne chaque année un artiste pour son œuvre. Cette année, la liste de trente noms soumis aux suffrages de la communauté des auteurs comptait 30 hommes et… pas une femme ! Aucune femme ne semblait mériter cette distinction aux yeux de l’organisateur du festival. Ce sont d’abord des dessinatrices qui s’en sont émues le jour même sur les réseaux sociaux. Lisa Mandel la première : « 30 nominés pour le grand prix au festival d’Angoulême, pas une meuf. Attends Dude, c’est normal, en étant tout à fait objectif aucune auteure ne vaut vraiment le coup pour un Grand Prix, attends, même pas en nomination… Vazy trouves-en une, une seule… Voyons voir… mmm… Claire Bretécher ? Ah nan mais elle c’est pas la peine, elle a déjà eu un prix y a longtemps là, un lot de consolation (en 1983, Claire Bretécher reçoit un « Prix du dixième anniversaire » parallèlement au Grand Prix attribué à Jean-Claude Forest). Putain les mecs ? Vraiment ? Mais qui fait la sélection, bordel ? Pourquoi personne ne voit où est le problème ? » Puis le Collectif des créatrices contre le sexisme publia un communiqué scandalisé sur son site, pour s’élever « contre cette discrimination évidente, cette négation totale de [leur] représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes. » En conclusion, les femmes du Collectif déclaraient qu’elles ne voteraient pas et en appelaient au boycott du Grand Prix 2016.

© Florence Cestac

« Boycott », le mot était lâché. Les réseaux sociaux commencèrent à s’agiter, la colère grondait. Et puis, dans l’après-midi de ce 5 janvier, Riad Sattouf qui était cette année-là en compétition pour les Fauves avec le tome 2 de L’Arabe du futur mais aussi dans la liste des 30 nommés pour le Grand Prix, publia un billet sur Facebook qui allait emballer la machine médiatique : « J’ai découvert que j’étais dans la liste des nominés au grand prix du festival d’Angoulême de cette année. Cela m’a fait très plaisir ! Mais, il se trouve que cette liste ne comprend que des hommes. Cela me gêne, car il y a beaucoup de grandes artistes qui mériteraient d’y être. Je préfère donc céder ma place à, par exemple, Rumiko Takahashi, Julie Doucet, Anouk Ricard, Marjane Satrapi, Catherine Meurisse (je vais pas faire la liste de tous les gens que j’aime bien, hein !)… Je demande ainsi à être retiré de cette liste, en espérant toutefois pouvoir la réintégrer le jour où elle sera plus paritaire ! Merci ! »

L’information fut reprise dans les réseaux sociaux, mais aussi dans les médias qui pressentaient l’inévitable effet boule-de-neige qu’allait entraîner cette noble initiative. Et en effet, en vingt-quatre heures, dix auteurs, soit un tiers de la liste, firent défection : Christophe Blain, François Bourgeon, Pierre Christin, Étienne Davodeau, Joann Sfar, mais aussi les Américains Charles Burns, Daniel Clowes et Chris Ware, et même Milo Manara demandèrent à ne plus figurer parmi les nominations pour le Grand Prix ! La presse s’emballait chaque fois un peu plus. Et Franck Bondoux fut obligé de répondre. On imagine qu’alors la très communicante Marie-Noëlle Bas devait être sur le pont, surtout quand on sait que la liste en question émanait du comité de programmation placé sous son autorité…

© Lisa Mandel

Et pourtant, ça coinça. Parce que les éléments de réponse, apportés en vrac dans une communication de crise très mal gérée, se succédèrent et virent le responsable du festival s’enfoncer chaque jour davantage sans jamais que l’erreur fût reconnue (faute avouée aurait pourtant été à moitié pardonnée), sans non plus que des excuses fussent formulées. On se rendit même compte, petit à petit, que la misogynie de la sélection était parfaitement assumée par Franck Bondoux, qui déclarait partout « Le Festival d’Angoulême aime les femmes mais ne peut pas refaire l’Histoire (de la bande dessinée) »[1], laissant entendre que ce n’était pas sa faute si les femmes ont été non seulement moins nombreuses que les hommes, mais aussi moins talentueuses. Un instant de télévision fit même très mal. Franck Bondoux, invité sur le plateau du Grand Journal de Canal+, déclara : « Le Grand Prix, c’est un prix qui récompense un auteur de bande dessiné — ou une auteure… pourquoi pas — pour l’ensemble de son œuvre. Clairement, sans les vexer, les derniers lauréats, c’est Willem, c’est Bill Watterson, c’est Otomo, donc des auteurs qui ont un certain âge, une œuvre, aussi. Et la vérité nous oblige à dire que quand on remonte dans l’histoire de la bande dessinée, par exemple dans les publications que nous connaissons tous, Tintin, Spirou, Pilote, (A suivre), Pif gadget, il y a très, très, très peu de femmes et qu’elles se comptaient sur les doigts d’une main. Il ne faut pas qu’on fasse dans l’art de la discrimination positive, qui n’a pas lieu d’être. C’est-à-dire qu’on ne va pas mettre des femmes pour le fait de mettre des femmes. Ce ne serait pas bien, si elles étaient lauréates. » Ce « pourquoi pas » un brin condescendant était prononcé par un Franck Bondoux levant les yeux au ciel. La vidéo fit le tour du Net, et si cette mimique et ces mots furent épinglés par beaucoup, les arguments furent tous discutés et battus en brèche par les auteurs, hommes ou femmes d’ailleurs.

© Jean-Luc Cornette

Florence Cestac, seule femme à avoir reçu le Grand Prix en 43 ans de festival, répondit à une journaliste du JDD qui l’interrogeait sur les réponses de Franck Bondoux : « Le directeur du festival d’Angoulême est un crétin total »[2]. Propos que reprirent aussitôt d’autres journaux, à commencer par Le Figaro qui en fit un titre[3], et qui furent traduits dans la presse du monde entier : « Franck Bondoux is a total moron » écrivirent notamment d’innombrables médias américains, qui s’intéressaient curieusement beaucoup au sujet. Et ce qui se dégageait le plus aux yeux des commentateurs, c’était sa réponse à un chroniqueur qui lui faisait remarquer qu’Étienne Davodeau, présent dans la liste, n’avait rien à envier à l’immense Posy Simmonds : « Le Grand Prix est attribué par le vote des auteurs, par les confrères et les consœurs. C’est le cas depuis deux ans. Et le festival a introduit dans cette liste Marjane Satrapi et Posy Simmonds (…). Et en fait elles n’ont pas recueilli de votes de la part de leurs confrères. »  Quand la muflerie vient s’ajouter au sexisme…

© Philippe Pochep

Ensuite, devant la bronca des auteurs, le festival annonça qu’il allait « injecter » quelques noms de femmes dans sa liste, sans retirer d’homme, se montrant ainsi plus prévenant avec le « sexe fort » qu’il ne l’avait été avec le « beau sexe ». Une liste de six noms fut même mise en ligne par le festival. Le temps que quelques autrices déclarent ne certainement pas vouloir figurer sur cette liste dans ces conditions, les noms furent retirés aussi sec du site du festival. Puis celui-ci annonça qu’il n’y aurait aucune liste du tout : les auteurs n’auraient qu’à se débrouiller. Il appela cela un « vote libre » et parla de « franchissement d’une étape ultime dans la démocratisation de la désignation du Grand Prix, après les réformes de 2013 et 2014. » Un bel exemple de langue de bois (et même de novlangue) pour parler de la troisième modification, en quatre ans, du mode de désignation des Grands Prix, marque certaine d’une improvisation peu professionnelle. Mais revenons aux arguments avancés pour justifier la fameuse liste, ou quand les justifications fallacieuses, déformation des faits, mensonges, manipulation des chiffres, le disputent à la négation même de toute importance de la création au féminin.

© Sergio Salma

Le gros mensonge d’abord : Franck Bondoux déclara, sur BFM TV, que « le festival a invité officieusement le Collectif des créatrices à dresser la liste de femmes susceptibles d’être éligibles au Grand Prix. » et ajouta : « Dans les suggestions, je n’ai pas vu la liste de 5 ou 10 noms incontournables »[4]. Le Collectif a aussitôt dénoncé « un mensonge éhonté » et démontré, copie de courriel à l’appui, qu’elles avaient au contraire refusé de se livrer à ce petit jeu dans lequel voulait les entraîner Franck Bondoux : « Il n’est pas de notre ressort d’établir une telle liste pour plusieurs raisons. Déjà, il serait trop facile à nos détracteurs de retourner contre nous le fait de proposer des autrices ayant adhéré à notre Collectif en réduisant notre propos à une croisade personnelle alors que nos intentions sont bien plus vastes. Mais il serait aussi totalement idiot de nous priver de les citer sous prétexte qu’elles en font partie. Ensuite et surtout, notre Collectif vise à une conscientisation de notre milieu. La démarche aurait donc infiniment plus de sens si c’était le comité chargé de créer cette liste qui prenait ses responsabilités en intégrant à cette liste les autrices qui y ont légitimement leur place. Les membres de ce comité sont suffisamment cultivés en bande dessinée pour les connaître et n’ont certainement pas besoin de nous pour leur donner les noms des grandes oubliées de ces présélections. »

Le petit mensonge ensuite, qui lui fit dire que le festival avait déjà décerné deux Grand Prix à des femmes, Florence Cestac et Claire Bretécher. Il se fit contredire sur le plateau du Grand Journal par un chroniqueur qui avait potassé son sujet et lui rappela que Claire Bretécher n’a reçu qu’un prix du 10e anniversaire en 1983, année où le fameux Grand Prix couronnait Jean-Claude Forest. À ce jour, en 43 ans de festival, Florence Cestac est bien la seule, et c’était en 2000 ! Ça n’empêcha pas Franck Bondoux de répéter quelques jours plus tard cette interprétation avantageuse dans une tribune publiée dans Le Monde[5].

© Terreur Graphique

La mauvaise foi : pour contourner l’argument Bretécher, il déclara que le règlement (qu’il se garda bien de produire) empêchait un prix anniversaire de concourir au Grand Prix. Or Joann Sfar, Prix du trentenaire en 2003, figurait bien dans la liste 100% masculine.

L’argument fallacieux : pour justifier le fait que Marjane Satrapi soit passée à la trappe, Franck Bondoux avança qu’elle avait déclaré qu’elle quittait la BD pour le cinéma. Or Bill Watterson, qui a reçut le Grand Prix en 2014, avait déclaré en 1995 qu’il arrêtait la bande dessinée, et qu’il n’y est en effet jamais revenu.

Le faux argument : « En cherchant bien », dit le délégué général du festival, on trouverait bien quelques noms, mais pas la parité, car ce serait fausser la réalité. Or personne n’a jamais demandé la parité dans cette liste, seulement de la mixité et une juste représentation des femmes (ce qui pourrait, arithmétiquement, représenter entre cinq et huit noms sur trente, parmi lesquels on aurait bien évidemment trouvé celui de Chantal Montellier, dont le rôle et l’influence dépasse très largement son seul statut de « pionnière » de la bande dessinée au féminin, ou celui de Posy Simmonds, par exemple).

La récupération : pour montrer à quel point le festival s’est attaché à valoriser le travail des créatrices, il cita à l’envi Julie Maroh. D’abord au Grand Journal, pour dire que c’était grâce au festival d’Angoulême que La Vie d’Adèle avait reçu la Palme d’or à Cannes, ce qui est assez comique. Puis, dans sa tribune du Monde, pour parler du « Prix attribué par le festival à son album Le bleu est une couleur chaude », alors qu’il s’agissait précisément du prix du… public !

© Julie Maroh

La manipulation des chiffres : selon Franck Bondoux, dix livres sur 40 sélectionnés étaient des livres de femmes, soit 25%. Or la Sélection officielle, qui comprend aussi les albums Jeunesse, les livres du Patrimoine et les Polars, comptait en tout 62 ouvrages, totalisant 82 auteurs. Sur ces 82 auteurs, 16 étaient des femmes, soit une proportion d’un peu moins de 20%. Je ne vois pas comment compter autrement qu’en nombre de femmes par rapport au nombre d’hommes. Pourquoi tricher sur ce point, alors que 20% est déjà une belle proportion ?

La goujaterie : alors que ses propos sur l’éviction de Marjane Satrapi et Posy Simmonds ont fait hurler à la muflerie, Franck Bondoux y revint dans sa tribune du Monde quelques jours plus tard, en insistant : « Marjane Satrapi et Posy Simmonds n’ont recueilli chacune que… quelques voix » (les points de suspension sont de lui).

La minimisation : dans sa tribune du Monde qu’il prétendit être un « mea culpa », il ne reconnut qu’une « erreur symbolique », laquelle aurait été montée en épingle par des médias qui mentent ou se trompent.

Le révisionnisme et l’ignorance : le Grand Prix ne pourrait aller qu’à un auteur ayant une longue carrière derrière lui, une grande œuvre de plusieurs décennies, ce qui expliquerait qu’on ne trouve aucune femme, puisque la féminisation de la profession est un phénomène récent. Or quand Zep reçu le Grand Prix, en 2004, il n’avait publié que quelques volumes d’une œuvre unique : Titeuf, apparu en 1992. Quant à Riad Sattouf, nommé pour 2016, il n’avait pas, à 37 ans, une carrière beaucoup plus longue que celle de Zep douze ans auparavant.

Pour ce qui est de trouver des femmes ayant une carrière de plusieurs décennies et méritant tout autant que les hommes nommés de figurer parmi les nominations, plusieurs journaux se sont amusés à en dresser des listes à l’attention de l’équipe du festival. Ironie du calendrier, on annonçait alors qu’une grande exposition ouvrirait quelques semaines plus tard à Londres, consacrée à 100 femmes majeures de la bande dessinée (Comix Crearix: 100 Women Making Comics, à la House of Illustration[6]).

© Laura Callaghan & House of Illustration

Toutes ces listes démontraient en tout cas une chose certaine sur Franck Bondoux : une méconnaissance, pour ne pas dire une ignorance profonde, de l’histoire du Neuvième Art. Et c’est bien là le plus grave. Franck Bondoux, qui vient du sponsoring sportif et est entré au FIBD par la recherche de partenariats, s’est proclamé « délégué général ». Or c’est une fonction qui réclame un savoir et des compétences que, visiblement, il n’a pas. En Suisse, le quotidien Le Temps[7] a relaté en détail toute la polémique autour de « la liste Bondoux ». L’éloignement géographique aidant, le journal helvète n’hésita pas à mettre les pieds dans le plat en affirmant que « c’est tout le système de la manifestation angoumoisine qui est visé : sa gérontocratie, sa ringardise, son snobisme, sa méconnaissance des nouvelles tendances dans le 9e art. »

C’est aussi un problème majeur pour Angoulême, les pouvoirs publics, toute la profession, les partenaires et financeurs. En effet, chaque année voit son lot de polémiques ou de scandales, et cela semble s’accélérer. Je ne rappellerai pas les guerres incessantes avec les acteurs locaux, notamment le CNBDI devenu Cité de la bande dessinée, victime d’un véritable harcèlement ; le cafouillage, déjà, autour de l’académie des Grand Prix puis du mode d’attribution du Grand Prix ; les polémiques sur l’opacité des comptes et notamment de la gestion des financements des sponsors ; les polémiques récurrentes sur la crédibilité des chiffres de fréquentation ; le scandale des marques du festival subrepticement déposées par Franck Bondoux au nom de sa société 9eArt+, alors qu’il n’est qu’un prestataire conventionné pour assurer l’organisation d’une manifestation dont il n’est nullement propriétaire (il a rendu les marques après une grosse colère du maire d’Angoulême) ; la reconduction tacite de la convention lui confiant l’organisation du festival, par la grâce d’un vice de forme opportun, alors que l’ensemble des financeurs publics avaient demandé une dénonciation de la première convention pour lancer une mise en concurrence ou au moins une renégociation des conditions et la rédaction d’un cahier des charges.

© Lewis Trondheim

Toutes ces affaires concernent, rappelons-le, une manifestation qui reçoit plus de deux millions d’euros d’argent public, sans compter les contributions et apports en nature des diverses institutions publiques locales. Et une manifestation qui est la vitrine de toute une profession, d’une filière majeure du livre, dont l’image se dégrade considérablement à chaque nouvelle affaire.

@ Gilles Ciment

[1]. http://www.bdangouleme.com/933,le-festival-d-angouleme-aime-les-femmes-mais-ne-peut-pas-refaire-l-histoire-de-la-bande-dessinee.

[2]. http://www.lejdd.fr/Culture/Florence-Cestac-il-faut-monter-au-creneau-contre-le-sexisme-en-BD-767239.

[3]. http://www.lefigaro.fr/bd/2016/01/07/03014-20160107ARTFIG00169-pour-florence-cestac-le-directeur-du-festival-d-angouleme-est-un-cretin-total.php.

[4]. http://www.bfmtv.com/culture/grand-prix-bd-d-angouleme-l-absence-de-femmes-dans-la-selection-fait-polemique-941311.html.

[5]. http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/09/le-mea-culpa-du-directeur-du-festival-d-angouleme_4844492_3232.html.

[6]. http://www.houseofillustration.org.uk/whats-on/current-future-events/comix-creatrix-100-women-making-comics.

[7]. https://www.letemps.ch/opinions/2016/01/08/angouleme-polemique-machisme-ordinaire-revele-systeme-archaique-festival-bd.

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (8/12)
« Angoulême, acte 2 : les « nhomminations » pour le Grand Prix »
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