Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (7/12) : Angoulême, acte 1, de la parité dans la sélection et son comité

Le 15 décembre 2015, les organisateurs du Festival d’Angoulême présentaient le programme de l’édition 2016 et dévoilaient la sélection officielle des ouvrages en compétition pour les Fauves 2016. Tous les ans, mais sans doute chaque année davantage que la précédente, cette sélection fait débat, déclenche des controverses, voire des polémiques. Cette sélection réunit 62 titres en tout, qui se répartissent en plusieurs catégories, certaines s’incluant, d’autres séparées, les unes jugées par le Grand Jury, d’autres par différents jurys – le tout étant présenté dans le dossier de presse du festival en un tableau qui laisse perplexe. Le Grand Jury sera présidé en 2016 par Antonin Baudry (le scénariste de Quai d’Orsay sous le pseudonyme d’Abel Lanzac), entouré de Laurent Binet, écrivain, Nicole Brenez, professeur de langage des images, Philippe Collin, journaliste, Véronique Giuge, libraire, Hamé, musicien et réalisateur, et l’Américain Matt Madden, seul auteur de bande dessinée de cet aréopage ! Dans les grands festivals compétitifs, à Cannes par exemple, les critiques portent généralement sur le palmarès. À Angoulême, c’est plutôt la sélection officielle qui fait débat au sein de la profession et sur les réseaux sociaux. Les reproches qui lui sont faits sont de diverses natures, dans des débats où la subjectivité le dispute parfois à la mauvaise foi, mais où beaucoup de reproches reposent aussi sur des réalités incontestables : l’élitisme, l’oubli de titres essentiels ou au contraire un côté « catalogue d’incontournables », un prix du public détourné par son imposant sponsor…

Un autre reproche, curieusement moins formulé, aura pourtant un bel avenir dans les semaines suivantes : le sexisme. En effet, sur les 82 auteurs figurant en couverture des 62 albums de la sélection officielle 2016, ne figurent que 16 femmes (Zeina Abirached, Mai-Li Bernard, Marine Blandin, Caroline Delabie, Marion Duclos, Edith, Marion Festraëts, Anneli Furmark, Nicole J. Georges, Marion Montaigne, Delphine Panique, Teresa Radice, Fiona Staples, Noelle Stevenson, Gwendolyn Willow, Isabelle Merlet). C’est peu dans l’absolu, toutefois on peut estimer que cette proportion de 20% est proche de la part des femmes parmi les auteurs de bande dessinée.

Mais le reproche qui fut adressé au festival par le décidément très actif Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme porta plutôt sur le manque flagrant de parité dans la composition des instances de décision que sont le Comité de sélection et le Grand Jury. Après avoir constaté que « de plus en plus de femmes publient de la bande dessinée, mais encore davantage de femmes font de la bande dessinée leur métier et/ou leur passion : éditrices, libraires, universitaires, bibliothécaires, journalistes, enseignantes, critiques, chargées à la culture, attachées de presse, lectrices ! », le Collectif déplorait que, malgré « la présence d’autant d’hommes et de femmes circulant sous les chapiteaux du FIBD il n’en est rien pour les jurys de sélection (…). Sur les douze dernières années, le jury qui remet les prix n’est constitué en moyenne que de 23,8% de femmes, proportion qui tombe à seulement 14% dans le comité de sélection ! »[1] Devant cet enjeu important, le Collectif demandait aux organisateurs du Festival d’Angoulême d’appliquer la parité dès l’année prochaine, et proclamait : « Il n’y a aucune raison de ne pas le faire. Qui a peur de la parité ? »

© Xavier Gorce – Le Monde

À l’heure où les festivals comme les organismes publics, dans leurs commissions et jurys, appliquent désormais une parité d’ailleurs exigée par les textes, le Festival d’Angoulême s’honorerait à ne pas rester l’un des derniers bastions d’un sexisme d’arrière-garde. Pourtant, le rapport du Collectif a beau être éloquent, il ne reçoit aucune réponse de la part du prestataire chargé de l’organisation de la manifestation. Silence radio. On aurait pu penser qu’être interpelé ainsi par un Collectif regroupant la quasi-totalité des créatrices de bande dessinée de l’aire francophone européenne, aurait tout de même éveillé l’attention des organisateurs de la principale manifestation française du secteur, surtout quand on sait que la deuxième personnalité de l’équipe du festival n’est autre que la présidente des Chiennes de garde, cette association féministe très combative : Marie-Noëlle Bas, véritable bras droit du délégué général Franck Bondoux, est alors notamment en charge de la programmation du festival !

@ Gilles Ciment

[1]. Il s’agit là d’une moyenne sur les douze dernières années, mais on pouvait noter un très léger progrès pour 2016, puisque les femmes représentaient 28% du Grand Jury (deux pour cinq hommes) et 28% du comité de sélection (deux pour cinq hommes également : Juliette Salin de Fleurus Presse et Ezilda Tribot, cadre du festival).

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (7/12)
« Angoulême, acte 1 : de la parité dans la sélection et son comité »
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Revenir au début : 1 – Une mascotte révélatrice d’un sexisme ambient et tenace
Revenir au précédent : 6 – Une seconde initiative militante : le Collectif et sa Charte
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