Femmes dans la bande dessinée, des pionnières à l’affaire d’Angoulême (8/12) : Angoulême, acte 2, les « nhomminations » pour le Grand Prix

Pour toute réponse, les organisateurs du Festival d’Angoulême n’ont rien trouvé de mieux que d’annoncer, le 5 janvier 2016, la liste des nominations pour le prestigieux Grand Prix de la Ville d’Angoulême, qui couronne chaque année un artiste pour son œuvre. Cette année, la liste de trente noms soumis aux suffrages de la communauté des auteurs comptait 30 hommes et… pas une femme ! Aucune femme ne semblait mériter cette distinction aux yeux de l’organisateur du festival. Ce sont d’abord des dessinatrices qui s’en sont émues le jour même sur les réseaux sociaux. Lisa Mandel la première : « 30 nominés pour le grand prix au festival d’Angoulême, pas une meuf. Attends Dude, c’est normal, en étant tout à fait objectif aucune auteure ne vaut vraiment le coup pour un Grand Prix, attends, même pas en nomination… Vazy trouves-en une, une seule… Voyons voir… mmm… Claire Bretécher ? Ah nan mais elle c’est pas la peine, elle a déjà eu un prix y a longtemps là, un lot de consolation (en 1983, Claire Bretécher reçoit un « Prix du dixième anniversaire » parallèlement au Grand Prix attribué à Jean-Claude Forest). Putain les mecs ? Vraiment ? Mais qui fait la sélection, bordel ? Pourquoi personne ne voit où est le problème ? » Puis le Collectif des créatrices contre le sexisme publia un communiqué scandalisé sur son site, pour s’élever « contre cette discrimination évidente, cette négation totale de [leur] représentativité dans un médium qui compte de plus en plus de femmes. » En conclusion, les femmes du Collectif déclaraient qu’elles ne voteraient pas et en appelaient au boycott du Grand Prix 2016.

© Florence Cestac

« Boycott », le mot était lâché. Les réseaux sociaux commencèrent à s’agiter, la colère grondait. Et puis, dans l’après-midi de ce 5 janvier, Riad Sattouf qui était cette année-là en compétition pour les Fauves avec le tome 2 de L’Arabe du futur mais aussi dans la liste des 30 nommés pour le Grand Prix, publia un billet sur Facebook qui allait emballer la machine médiatique : « J’ai découvert que j’étais dans la liste des nominés au grand prix du festival d’Angoulême de cette année. Cela m’a fait très plaisir ! Mais, il se trouve que cette liste ne comprend que des hommes. Cela me gêne, car il y a beaucoup de grandes artistes qui mériteraient d’y être. Je préfère donc céder ma place à, par exemple, Rumiko Takahashi, Julie Doucet, Anouk Ricard, Marjane Satrapi, Catherine Meurisse (je vais pas faire la liste de tous les gens que j’aime bien, hein !)… Je demande ainsi à être retiré de cette liste, en espérant toutefois pouvoir la réintégrer le jour où elle sera plus paritaire ! Merci ! »

L’information fut reprise dans les réseaux sociaux, mais aussi dans les médias qui pressentaient l’inévitable effet boule-de-neige qu’allait entraîner cette noble initiative. Et en effet, en vingt-quatre heures, dix auteurs, soit un tiers de la liste, firent défection : Christophe Blain, François Bourgeon, Pierre Christin, Étienne Davodeau, Joann Sfar, mais aussi les Américains Charles Burns, Daniel Clowes et Chris Ware, et même Milo Manara demandèrent à ne plus figurer parmi les nominations pour le Grand Prix ! La presse s’emballait chaque fois un peu plus. Et Franck Bondoux fut obligé de répondre. On imagine qu’alors la très communicante Marie-Noëlle Bas devait être sur le pont, surtout quand on sait que la liste en question émanait du comité de programmation placé sous son autorité…

© Lisa Mandel

Et pourtant, ça coinça. Parce que les éléments de réponse, apportés en vrac dans une communication de crise très mal gérée, se succédèrent et virent le responsable du festival s’enfoncer chaque jour davantage sans jamais que l’erreur fût reconnue (faute avouée aurait pourtant été à moitié pardonnée), sans non plus que des excuses fussent formulées. On se rendit même compte, petit à petit, que la misogynie de la sélection était parfaitement assumée par Franck Bondoux, qui déclarait partout « Le Festival d’Angoulême aime les femmes mais ne peut pas refaire l’Histoire (de la bande dessinée) »[1], laissant entendre que ce n’était pas sa faute si les femmes ont été non seulement moins nombreuses que les hommes, mais aussi moins talentueuses. Un instant de télévision fit même très mal. Franck Bondoux, invité sur le plateau du Grand Journal de Canal+, déclara : « Le Grand Prix, c’est un prix qui récompense un auteur de bande dessiné — ou une auteure… pourquoi pas — pour l’ensemble de son œuvre. Clairement, sans les vexer, les derniers lauréats, c’est Willem, c’est Bill Watterson, c’est Otomo, donc des auteurs qui ont un certain âge, une œuvre, aussi. Et la vérité nous oblige à dire que quand on remonte dans l’histoire de la bande dessinée, par exemple dans les publications que nous connaissons tous, Tintin, Spirou, Pilote, (A suivre), Pif gadget, il y a très, très, très peu de femmes et qu’elles se comptaient sur les doigts d’une main. Il ne faut pas qu’on fasse dans l’art de la discrimination positive, qui n’a pas lieu d’être. C’est-à-dire qu’on ne va pas mettre des femmes pour le fait de mettre des femmes. Ce ne serait pas bien, si elles étaient lauréates. » Ce « pourquoi pas » un brin condescendant était prononcé par un Franck Bondoux levant les yeux au ciel. La vidéo fit le tour du Net, et si cette mimique et ces mots furent épinglés par beaucoup, les arguments furent tous discutés et battus en brèche par les auteurs, hommes ou femmes d’ailleurs.

© Jean-Luc Cornette

Florence Cestac, seule femme à avoir reçu le Grand Prix en 43 ans de festival, répondit à une journaliste du JDD qui l’interrogeait sur les réponses de Franck Bondoux : « Le directeur du festival d’Angoulême est un crétin total »[2]. Propos que reprirent aussitôt d’autres journaux, à commencer par Le Figaro qui en fit un titre[3], et qui furent traduits dans la presse du monde entier : « Franck Bondoux is a total moron » écrivirent notamment d’innombrables médias américains, qui s’intéressaient curieusement beaucoup au sujet. Et ce qui se dégageait le plus aux yeux des commentateurs, c’était sa réponse à un chroniqueur qui lui faisait remarquer qu’Étienne Davodeau, présent dans la liste, n’avait rien à envier à l’immense Posy Simmonds : « Le Grand Prix est attribué par le vote des auteurs, par les confrères et les consœurs. C’est le cas depuis deux ans. Et le festival a introduit dans cette liste Marjane Satrapi et Posy Simmonds (…). Et en fait elles n’ont pas recueilli de votes de la part de leurs confrères. »  Quand la muflerie vient s’ajouter au sexisme…

© Philippe Pochep

Ensuite, devant la bronca des auteurs, le festival annonça qu’il allait « injecter » quelques noms de femmes dans sa liste, sans retirer d’homme, se montrant ainsi plus prévenant avec le « sexe fort » qu’il ne l’avait été avec le « beau sexe ». Une liste de six noms fut même mise en ligne par le festival. Le temps que quelques autrices déclarent ne certainement pas vouloir figurer sur cette liste dans ces conditions, les noms furent retirés aussi sec du site du festival. Puis celui-ci annonça qu’il n’y aurait aucune liste du tout : les auteurs n’auraient qu’à se débrouiller. Il appela cela un « vote libre » et parla de « franchissement d’une étape ultime dans la démocratisation de la désignation du Grand Prix, après les réformes de 2013 et 2014. » Un bel exemple de langue de bois (et même de novlangue) pour parler de la troisième modification, en quatre ans, du mode de désignation des Grands Prix, marque certaine d’une improvisation peu professionnelle. Mais revenons aux arguments avancés pour justifier la fameuse liste, ou quand les justifications fallacieuses, déformation des faits, mensonges, manipulation des chiffres, le disputent à la négation même de toute importance de la création au féminin.

© Sergio Salma

Le gros mensonge d’abord : Franck Bondoux déclara, sur BFM TV, que « le festival a invité officieusement le Collectif des créatrices à dresser la liste de femmes susceptibles d’être éligibles au Grand Prix. » et ajouta : « Dans les suggestions, je n’ai pas vu la liste de 5 ou 10 noms incontournables »[4]. Le Collectif a aussitôt dénoncé « un mensonge éhonté » et démontré, copie de courriel à l’appui, qu’elles avaient au contraire refusé de se livrer à ce petit jeu dans lequel voulait les entraîner Franck Bondoux : « Il n’est pas de notre ressort d’établir une telle liste pour plusieurs raisons. Déjà, il serait trop facile à nos détracteurs de retourner contre nous le fait de proposer des autrices ayant adhéré à notre Collectif en réduisant notre propos à une croisade personnelle alors que nos intentions sont bien plus vastes. Mais il serait aussi totalement idiot de nous priver de les citer sous prétexte qu’elles en font partie. Ensuite et surtout, notre Collectif vise à une conscientisation de notre milieu. La démarche aurait donc infiniment plus de sens si c’était le comité chargé de créer cette liste qui prenait ses responsabilités en intégrant à cette liste les autrices qui y ont légitimement leur place. Les membres de ce comité sont suffisamment cultivés en bande dessinée pour les connaître et n’ont certainement pas besoin de nous pour leur donner les noms des grandes oubliées de ces présélections. »

Le petit mensonge ensuite, qui lui fit dire que le festival avait déjà décerné deux Grand Prix à des femmes, Florence Cestac et Claire Bretécher. Il se fit contredire sur le plateau du Grand Journal par un chroniqueur qui avait potassé son sujet et lui rappela que Claire Bretécher n’a reçu qu’un prix du 10e anniversaire en 1983, année où le fameux Grand Prix couronnait Jean-Claude Forest. À ce jour, en 43 ans de festival, Florence Cestac est bien la seule, et c’était en 2000 ! Ça n’empêcha pas Franck Bondoux de répéter quelques jours plus tard cette interprétation avantageuse dans une tribune publiée dans Le Monde[5].

© Terreur Graphique

La mauvaise foi : pour contourner l’argument Bretécher, il déclara que le règlement (qu’il se garda bien de produire) empêchait un prix anniversaire de concourir au Grand Prix. Or Joann Sfar, Prix du trentenaire en 2003, figurait bien dans la liste 100% masculine.

L’argument fallacieux : pour justifier le fait que Marjane Satrapi soit passée à la trappe, Franck Bondoux avança qu’elle avait déclaré qu’elle quittait la BD pour le cinéma. Or Bill Watterson, qui a reçut le Grand Prix en 2014, avait déclaré en 1995 qu’il arrêtait la bande dessinée, et qu’il n’y est en effet jamais revenu.

Le faux argument : « En cherchant bien », dit le délégué général du festival, on trouverait bien quelques noms, mais pas la parité, car ce serait fausser la réalité. Or personne n’a jamais demandé la parité dans cette liste, seulement de la mixité et une juste représentation des femmes (ce qui pourrait, arithmétiquement, représenter entre cinq et huit noms sur trente, parmi lesquels on aurait bien évidemment trouvé celui de Chantal Montellier, dont le rôle et l’influence dépasse très largement son seul statut de « pionnière » de la bande dessinée au féminin, ou celui de Posy Simmonds, par exemple).

La récupération : pour montrer à quel point le festival s’est attaché à valoriser le travail des créatrices, il cita à l’envi Julie Maroh. D’abord au Grand Journal, pour dire que c’était grâce au festival d’Angoulême que La Vie d’Adèle avait reçu la Palme d’or à Cannes, ce qui est assez comique. Puis, dans sa tribune du Monde, pour parler du « Prix attribué par le festival à son album Le bleu est une couleur chaude », alors qu’il s’agissait précisément du prix du… public !

© Julie Maroh

La manipulation des chiffres : selon Franck Bondoux, dix livres sur 40 sélectionnés étaient des livres de femmes, soit 25%. Or la Sélection officielle, qui comprend aussi les albums Jeunesse, les livres du Patrimoine et les Polars, comptait en tout 62 ouvrages, totalisant 82 auteurs. Sur ces 82 auteurs, 16 étaient des femmes, soit une proportion d’un peu moins de 20%. Je ne vois pas comment compter autrement qu’en nombre de femmes par rapport au nombre d’hommes. Pourquoi tricher sur ce point, alors que 20% est déjà une belle proportion ?

La goujaterie : alors que ses propos sur l’éviction de Marjane Satrapi et Posy Simmonds ont fait hurler à la muflerie, Franck Bondoux y revint dans sa tribune du Monde quelques jours plus tard, en insistant : « Marjane Satrapi et Posy Simmonds n’ont recueilli chacune que… quelques voix » (les points de suspension sont de lui).

La minimisation : dans sa tribune du Monde qu’il prétendit être un « mea culpa », il ne reconnut qu’une « erreur symbolique », laquelle aurait été montée en épingle par des médias qui mentent ou se trompent.

Le révisionnisme et l’ignorance : le Grand Prix ne pourrait aller qu’à un auteur ayant une longue carrière derrière lui, une grande œuvre de plusieurs décennies, ce qui expliquerait qu’on ne trouve aucune femme, puisque la féminisation de la profession est un phénomène récent. Or quand Zep reçu le Grand Prix, en 2004, il n’avait publié que quelques volumes d’une œuvre unique : Titeuf, apparu en 1992. Quant à Riad Sattouf, nommé pour 2016, il n’avait pas, à 37 ans, une carrière beaucoup plus longue que celle de Zep douze ans auparavant.

Pour ce qui est de trouver des femmes ayant une carrière de plusieurs décennies et méritant tout autant que les hommes nommés de figurer parmi les nominations, plusieurs journaux se sont amusés à en dresser des listes à l’attention de l’équipe du festival. Ironie du calendrier, on annonçait alors qu’une grande exposition ouvrirait quelques semaines plus tard à Londres, consacrée à 100 femmes majeures de la bande dessinée (Comix Crearix: 100 Women Making Comics, à la House of Illustration[6]).

© Laura Callaghan & House of Illustration

Toutes ces listes démontraient en tout cas une chose certaine sur Franck Bondoux : une méconnaissance, pour ne pas dire une ignorance profonde, de l’histoire du Neuvième Art. Et c’est bien là le plus grave. Franck Bondoux, qui vient du sponsoring sportif et est entré au FIBD par la recherche de partenariats, s’est proclamé « délégué général ». Or c’est une fonction qui réclame un savoir et des compétences que, visiblement, il n’a pas. En Suisse, le quotidien Le Temps[7] a relaté en détail toute la polémique autour de « la liste Bondoux ». L’éloignement géographique aidant, le journal helvète n’hésita pas à mettre les pieds dans le plat en affirmant que « c’est tout le système de la manifestation angoumoisine qui est visé : sa gérontocratie, sa ringardise, son snobisme, sa méconnaissance des nouvelles tendances dans le 9e art. »

C’est aussi un problème majeur pour Angoulême, les pouvoirs publics, toute la profession, les partenaires et financeurs. En effet, chaque année voit son lot de polémiques ou de scandales, et cela semble s’accélérer. Je ne rappellerai pas les guerres incessantes avec les acteurs locaux, notamment le CNBDI devenu Cité de la bande dessinée, victime d’un véritable harcèlement ; le cafouillage, déjà, autour de l’académie des Grand Prix puis du mode d’attribution du Grand Prix ; les polémiques sur l’opacité des comptes et notamment de la gestion des financements des sponsors ; les polémiques récurrentes sur la crédibilité des chiffres de fréquentation ; le scandale des marques du festival subrepticement déposées par Franck Bondoux au nom de sa société 9eArt+, alors qu’il n’est qu’un prestataire conventionné pour assurer l’organisation d’une manifestation dont il n’est nullement propriétaire (il a rendu les marques après une grosse colère du maire d’Angoulême) ; la reconduction tacite de la convention lui confiant l’organisation du festival, par la grâce d’un vice de forme opportun, alors que l’ensemble des financeurs publics avaient demandé une dénonciation de la première convention pour lancer une mise en concurrence ou au moins une renégociation des conditions et la rédaction d’un cahier des charges.

© Lewis Trondheim

Toutes ces affaires concernent, rappelons-le, une manifestation qui reçoit plus de deux millions d’euros d’argent public, sans compter les contributions et apports en nature des diverses institutions publiques locales. Et une manifestation qui est la vitrine de toute une profession, d’une filière majeure du livre, dont l’image se dégrade considérablement à chaque nouvelle affaire.

@ Gilles Ciment

[1]. http://www.bdangouleme.com/933,le-festival-d-angouleme-aime-les-femmes-mais-ne-peut-pas-refaire-l-histoire-de-la-bande-dessinee.

[2]. http://www.lejdd.fr/Culture/Florence-Cestac-il-faut-monter-au-creneau-contre-le-sexisme-en-BD-767239.

[3]. http://www.lefigaro.fr/bd/2016/01/07/03014-20160107ARTFIG00169-pour-florence-cestac-le-directeur-du-festival-d-angouleme-est-un-cretin-total.php.

[4]. http://www.bfmtv.com/culture/grand-prix-bd-d-angouleme-l-absence-de-femmes-dans-la-selection-fait-polemique-941311.html.

[5]. http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/01/09/le-mea-culpa-du-directeur-du-festival-d-angouleme_4844492_3232.html.

[6]. http://www.houseofillustration.org.uk/whats-on/current-future-events/comix-creatrix-100-women-making-comics.

[7]. https://www.letemps.ch/opinions/2016/01/08/angouleme-polemique-machisme-ordinaire-revele-systeme-archaique-festival-bd.

Femmes dans la bande dessinée : des pionnières à l’affaire d’Angoulême (8/12)
« Angoulême, acte 2 : les « nhomminations » pour le Grand Prix »
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